Séance plénière – Grand débat sur les soins de santé au Canada

Panélistes/débatteurs :
Dr Philippe Couillard – ancien ministre de la Santé (2003-2008) et ancien premier ministre du Québec (2014-2018);
Julie Drury – présidente, Conseil consultatif ministériel des patients et des familles, ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario;
Dre Danielle Martin – vice-présidente directrice et médecin en chef, hôpital Women’s College

Conférencier : David Coletto – président-directeur général et associé fondateur, Abacus Data

Modérateur : André Picard – journaliste et chroniqueur en santé, The Globe and Mail 

 

Aramark Healthcare a commandité le cinquième Grand débat annuel sur les soins de santé au Canada. Le débat s’est ouvert avec un compte-rendu du gagnant du Grand débat de 2018, M. Nicholas Watters, directeur, Accès à des services en santé mentale de qualité, Commission de la santé mentale du Canada. Il informe les délégués des développements suivants depuis la conférence de l’an dernier : 

• La Commission de la santé mentale du Canada a créé un nouveau service dédié à l’amélioration de l’accès à des services de santé mentale de qualité;

• Quatre communautés additionnelles se sont jointes au projet de prévention du suicide Enraciner l’espoir;

• La Commission a facilité plus de 60 conversations pour orienter le développement d’une norme sur la santé mentale sur les campus canadiens pour les étudiants du postsecondaire;

• Le gouvernement du Canada s’est engagé à verser un montant de 5 milliards $ en santé mentale au cours des dix prochaines années.

Dans le contexte de l’élection fédérale qui se tiendra à l’automne, le débat a porté sur un sondage d’opinion publique portant sur les plus grandes préoccupations des Canadiens en matière de soins de santé. Des patients, des prestataires de soins aux patients, des leaders en santé et des membres du grand public ont eu l’occasion de s’exprimer sur les questions qui ont le plus d’importance pour eux. M. David Coletto, président-directeur général et associé fondateur de la firme Abacus Data, a présenté les 15 différentes questions reliées aux soins de santé canadiens. 

Avant de céder la parole aux participants au débat, il a présenté les trois questions jugées les plus importantes en matière de soins de santé au Canada, avec les pourcentages de réponses :  

• 43 % des répondants au sondage ont choisi la technologie numérique comme question la plus importante;

• 36 % des répondants au sondage ont indiqué que la lutte à la pauvreté en offrant un revenu de base garanti était la question la plus importante; 

• 20 % des répondants au sondage ont choisi les disparités dans la couverture d’assurance médicaments comme question la plus importante. 

Déclarations d’ouverture

La Dre Danielle Martin est la vice-présidente directrice et médecin en chef, de l’hôpital Women’s College. Elle exerce la médecine familiale, elle enseigne à l’Université de Toronto et elle est une auteure de livres à succès sur la scène nationale. En 2019, elle a été la plus jeune médecin à recevoir le Prix F.N.G.-Starr, la plus haute distinction décernée à un membre de l’Association médicale canadienne. Elle vise à convaincre les personnes présentes que la réduction de la pauvreté est la meilleure façon d’améliorer la santé en général au Canada.

Elle met les participants au défi de réfléchir à ce qui constitue réellement la santé. Selon elle, la politique la plus importante à laquelle les Canadiens peuvent se rallier pour améliorer la santé en général est d’appuyer l’élimination de la pauvreté en instaurant un régime de revenu de base garanti, et ce, pour les trois raisons suivantes :

1. Le revenu est le plus important déterminant de la santé. 

Plus le revenu d’une personne est faible, plus cette personne a de risques d’être malade, de souffrir d’une maladie connexe et d’avoir une espérance de vie réduite. L’environnement social et économique détermine 50 % de la santé d’une population. La disparité des revenus est associée au décès prématuré de 40 000 personnes par année (plus que le nombre de décès lié au cancer du sein, au cancer du poumon et à la démence). Vingt pour cent de notre dépense en santé, dans ce pays, peuvent être attribués aux faibles revenus. Un revenu de base garanti est une solution viable pour lutter contre ce problème. Il est important de rappeler que 70 % des personnes qui vivent dans la pauvreté ont un emploi. 

2. La réduction de la pauvreté est un rôle que doit incontestablement jouer le gouvernement. 

Il y a très peu de questions de politique en soins de santé dans lesquelles le gouvernement fédéral peut s’engager activement et sur lesquelles sa participation peut avoir un impact direct. Il est très important que nous fassions valoir l’idée que le gouvernement peut réellement améliorer les soins de santé. 

3. Nous avons une solide tradition de réussite sur laquelle nous appuyer, au Canada. 

Il y a trois suppléments au revenu de base garanti au Canada qui sont déjà en place pour les personnes âgées (sécurité de la vieillesse et supplément au revenu garanti) et pour les enfants et les familles (l’Allocation canadienne pour enfants). Dans les années 1970, le Manitoba a mis en œuvre un régime de revenu annuel garanti et les taux d’hospitalisation ont diminué de 8,5 %.

Mme Julie Drury, présidente, Conseil consultatif ministériel des patients et des familles, ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario, se passionne pour le partenariat entre le patient, la famille et le professionnel. Elle a une expérience directe de la navigation dans le système, des soins complexes, de la coordination des soins, des soins palliatifs et de la sécurité des patients. Elle plaide en faveur de l’amélioration de la santé numérique pour faire avancer les soins de santé au Canada.  

La communication et l’information sont le fondement d’un système de soins de santé efficace. Quatre-vingt-dix pour cent des plaintes reliées aux patients ont trait à une piètre communication et à des défaillances dans les processus. Comme Mme Drury avait difficilement accès aux données de sa propre fille, elle a monté un dossier d’information contenant le diagnostic de sa fille, son historique médical, les médicaments qu’elle prenait et le nom des spécialistes et des cliniciens qui l’avaient traitée, parce que l’hôpital n’avait pas l’information exacte malgré son système de dossiers médicaux électroniques. Les données disjointes ont des incidences sur la sécurité des patients et créent un déséquilibre du pouvoir. Près de la moitié des Canadiens croient que des améliorations numériques amélioreraient les soins généraux aux patients en réduisant les temps d’attente et en favorisant l’autogestion des soins aux patients. 

Mme Drury a posé la question suivante : « Le Canada a-t-il besoin d’une stratégie fédérale en santé numérique? » Oui, croit-elle, et il faut inclure la normalisation et la structure pour réussir. Il faut guider l’innovation et l’adapter aux patients, aux prestataires de soins de santé, etc. L’innovation et le design peuvent se concentrer sur une infrastructure de soins de santé numérique efficace pour partager l’information à l’intérieur des organisations de soins de santé et entre ces organisations. Les patients devraient détenir leur propre information en soins de santé; les hôpitaux et les médecins devraient être les gardiens de cette information. Actuellement, nous n’avons pas la transparence, lorsque nous recevons des soins dans le pays; les patients devraient pouvoir prendre des décisions concernant leurs propres soins. Les conséquences imprévues des multiples systèmes disjoints, car on pense qu’ils seront reliés ultérieurement, font souffrir des patients et des familles dans l’intervalle. Le gouvernement fédéral peut soutenir les provinces et les mettre au défi de considérer l’information dans la structure des soins de santé sous un autre angle. Les médecins, les prestataires de soins, les patients et les familles méritent le niveau d’efficacité et d’efficience que l’information numérique coordonnée sur les patients peut offrir. 

Le Dr Philippe Couillard a été un chef de file dans le domaine de la neurochirurgie et il a travaillé dans les milieux hospitalier et universitaire au Canada et en Arabie saoudite avant d’entrer en politique en 2003. Il a été ministre de la Santé et des Services sociaux de 2003 à 2008. En 2013, il a été élu à la tête du Parti libéral du Québec et il a été premier ministre de la province de 2014 à 2018. Le Dr Couillard croit que les fondements du système de santé sont bons; nous ne devons pas détruire le système de santé pour le réformer. Sur la scène mondiale, le Canada a l’un des investissements les plus élevés en soins de santé, mais les Canadiens paient aussi plus que les citoyens d’autres pays qui sont assujettis à des frais d’utilisation pour accéder aux soins de santé. Le besoin d’un investissement additionnel est dû à un grand écart dans la couverture des médicaments. Dix pour cent des Canadiens n’ont aucune assurance médicaments, 10 % ont une assurance inadéquate et 10 % n’achètent pas de médicaments parce qu’ils coûtent trop cher.

Au Canada, le secteur public finance 36 % de la dépense totale en produits pharmaceutiques. À titre de comparaison, le Royaume-Uni en finance 67 % et l’Australie, 48 %. Le Dr Couillard propose de rendre l’assurance médicaments obligatoire à la grandeur du Canada, comme le Québec l’a déjà fait. La dépense publique en santé a besoin de limites, mais la combinaison actuelle d’assurances publiques et privées doit être améliorée. Il formule les recommandations suivantes :  

• Achever les réformes proposées relativement aux listes et tarifs du système fédéral;

• Améliorer le pouvoir de négociation en unissant les acheteurs de médicaments privés et publics;

• Assurer une plus grande uniformité dans les honoraires des pharmaciens et s’entendre sur un formulaire de base. 

L’assurance médicaments universelle devrait être le résultat d’une révision de la combinaison actuelle de couvertures publique et privée. Le Dr Couillard encourage les personnes présentes à suivre la façon canadienne de se rassembler dans un esprit de respect, de négociation et de compromis si besoin est. Il désire combler l’écart pour offrir aux Canadiens des soins de santé universels, équitables et abordables.

Le modérateur pose ensuite une question à chaque panéliste. 

Il demande à la Dre Martin si la prestation d’un revenu de base pour tous les Canadiens ne serait pas une mesure trop dispendieuse. Bien qu’elle reconnaisse que ce soit un investissement important, elle prétend qu’au bout du compte un tel régime permettra d’économiser de l’argent et améliorera la santé globale des Canadiens.

Il demande à Mme Drury si les patients devraient se soucier des données de santé numériques. Elle répond que le manque d’accès et d’interopérabilité de base est frustrant et peut entraîner des retards et des problèmes de sécurité. Elle est également fermement convaincue que les patients devraient détenir leurs propres données. 

Enfin, il demande au Dr Couillard si le régime d’assurance médicaments universel du Québec a du succès. Il peut assurément être amélioré, répond-il. Il faut que ce soit le gouvernement qui décide de ce qui fait partie et ce qui ne fait pas partie du panier de services. 

Les participants posent ensuite les questions suivantes aux panélistes : 

• Comment les priorités fédérales en matière de soins de santé peuvent-elles être des priorités provinciales?

• Comment votre position améliore-t-elle la qualité de vie?

• Si vous donnez un revenu de base à une personne, dépensera-t-elle les fonds additionnels pour se procurer des articles néfastes pour sa santé?

• Comment vous assurez-vous que la non-participation du secteur privé dans le régime d’assurance médicaments n’entraîne pas une hausse des coûts?

• Comment croyez-vous que vos arguments améliorent spécifiquement la santé des femmes et des filles?

• Croyez-vous que le modèle de plus grande participation des groupes de patients comme dans le cas des patients souffrant d’hémophilie peut être reproduit pour d’autres maladies?

• Comment pouvons-nous engager les politiciens fédéraux dans chacun de vos thèmes?

Déclarations de clôture

Le Dr Couillard conclut en disant que le système de santé est l’un des atouts les plus précieux du Canada. Il est en grande partie couronné de succès, mais il y a des domaines où il n’a réussi qu’à moitié (des occasions d’amélioration). Son expérience politique lui a appris à donner des fonds à d’autres ministères, car il y a d’autres facteurs qui ont des incidences sur la santé, comme l’éducation, l’environnement et la réduction de la pauvreté.

Mme Drury encourage les participants à mettre l’information dans les mains des patients pour assurer une coordination sécuritaire et permettre aux médecins de faire de leur mieux avec l’information dont ils disposent. Nous sommes tous des leaders des soins de santé qui peuvent défier l’espace de la santé numérique. Dans chaque province, elle invite les participants à se demander pourquoi nous fonctionnons chacun avec des plateformes numériques différentes. Soyez audacieux et posez des questions à ce sujet dans votre communauté. Soixante-seize pour cent des Canadiens veulent une plateforme numérique normalisée pour les soins de santé. 

La Dre Martin reconnaît que les deux autres débatteurs avaient des propositions importantes pour améliorer les soins de santé à la grandeur du pays. Aujourd’hui, nous devons choisir un argument ou un programme. Elle croit que nous devrions entériner la politique qui aura le plus d’impact sur le plus grand nombre de personnes, qui a le moins de risques de s’enliser et qui a la possibilité de combattre la maladie, mais aussi de générer la santé. 

À la fin du débat, les participants sont invités à voter sur la question la plus importante dans les soins de santé au Canada. Les résultats sont les suivants :

• 67 % des participants ont voté en faveur de la lutte à la pauvreté en offrant un revenu de base garanti comme question la plus importante;

• 27 % d’entre eux ont voté en faveur de l’adoption de la technologie numérique;

• 6 % ont voté en faveur de combler l’écart dans la couverture d’assurance médicaments. 

Rapport rédigé par : Julie Ferlisi, The Write Approach Professional Services

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